Quelle expérience.
Je pèse mes mots quand je dis qu’à cinquante ans passés, c’est le meilleur concert que j’ai jamais vécu… Et je choisis ce verbe : « vivre ». Être à un concert des Bad Seeds, c’est y « être » dans le vrai sens du terme, c’est communier.
Il y a une part mystique réelle dans la musique de Nick Cave. La vivre en direct, racontée par l’auteur en personne, est une expérience formidable.
What an experience.
I weigh my words when I say that, in my fifties, this is the best concert I have ever lived… And I choose this verb: “to live”. Being at a Bad Seeds concert is to “be” there in the truest sense of the term; it is to commune.
There is a real mystical part in Nick Cave’s music. To experience it live, narrated by the author himself, is a formidable experience.
Les ailes du désir
Je crois que mon premier souvenir des Bad Seeds remonte au magique film de Wim Wenders, Les Ailes du désir, sorti en 1987. L’histoire ? « Des anges invisibles sont parmi les mortels. Ils entendent tout et voient tout, même les secrets. Leurs interventions changent les états d’esprit ; ils s’approchent des personnes perdues dans leurs pensées et, à leur contact, celles-ci reprennent espoir. L’un de ces anges tombe amoureux d’une trapéziste et décide de renoncer à son immortalité pour devenir humain et la rencontrer. »
Dans ce film, il y a une scène où Nick Cave et son groupe jouent The Carny et From Her to Eternity dans une salle berlinoise. Je garde en mémoire cette poussée rock, cet être sur scène qui laisse échapper quelques pensées intimes avant d’interpréter son morceau.
Wings of Desire
I believe my first memory of the Bad Seeds goes back to Wim Wenders’ magical film, Wings of Desire, released in 1987. The story? “Invisible angels are among mortals. They hear everything and see everything, even secrets. Their interventions change states of mind; they approach people lost in their thoughts and, upon contact, those people regain hope. One of these angels falls in love with a trapeze artist and decides to renounce his immortality to become human and meet her.”
In this film, there is a scene where Nick Cave and his group play The Carny and From Her to Eternity in a Berlin hall. I keep in memory this rock surge, this being on stage who lets slip some intimate thoughts before performing his piece.
Spiritualité
Il y a dans cette chanson comme une dérive, des impressions d’obsession, de désir et de désespoir. On est à la fois enchanté, captivé et troublé. C’est une valse rock, répétitive et enivrante, qui bascule dans la tension et la violence. Cela m’avait tellement parlé à l’époque. C’était en 1989, je crois, j’étais étudiant en art. À la sortie de ce film bouleversant, empreint de poésie, je ne pouvais que plonger dans l’univers musical de Nick Cave. Cela a participé, inconsciemment, à mon apprentissage artistique. C’était un enseignement non technique, mais rempli de sens : le sens d’une œuvre et les sens en général. En y repensant aujourd’hui, je m’aperçois que ce qui s’était dégagé de ce film et de cette musique ressurgit dans mes recherches artistiques actuelles. Toutes ces interrogations spirituelles que je me pose depuis quelques années résonnent avec ces deux œuvres : l’une musicale, l’autre cinématographique.
Spirituality
There is in this song something like a drift, impressions of obsession, desire, and despair. One is simultaneously enchanted, captivated, and troubled. It is a rock waltz, repetitive and intoxicating, which tips into tension and violence. It spoke to me so much at the time. It was in 1989, I think; I was an art student. Upon leaving this bouleversing film, full of poetry, I could do nothing but plunge into Nick Cave’s musical universe. It participated, unconsciously, in my artistic apprenticeship. It was a non-technical teaching, but filled with meaning: the meaning of a work and the senses in general. Thinking back on it today, I realize that what emerged from this film and this music resurfaces in my current artistic research. All these spiritual questions I have been asking myself for a few years now resonate with these two works: one musical, the other cinematographic.
Pour écrire cet article, j’ai recherché la signification profonde du terme « spiritualité ». Voici comment je résumerais mes trouvailles : la spiritualité est une démarche intérieure de recherche et d’élévation vers un principe commun universel, visant à instaurer un rapport harmonieux avec soi-même, les autres et le monde, afin de trouver le sens de la vie, la vérité et le bien-vivre.
C’est donc un rôle actif de recherche d’équilibre. Des artistes comme Nick Cave ouvrent des voies pour explorer cette spiritualité, notre quête intérieure.
Son œuvre, et ce concert à Rock en Seine en particulier, constituent un art que je trouve si mature, si profond et si énergique. Contrairement à ce que j’ai pu lire dans la presse sur sa prestation, j’y décèle quelque chose d’éminemment positif, de lucide et de plein d’espoir. Je ne retiens rien du chaos et de l’obscurité décrits dans les articles consultés.
To write this article, I researched the deep meaning of the term “spirituality”. Here is how I would summarize my findings: spirituality is an inner journey of research and elevation towards a universal common principle, aiming to establish a harmonious relationship with oneself, others, and the world, in order to find the meaning of life, truth, and well-living.
It is therefore an active role of seeking balance. Artists like Nick Cave open paths to explore this spirituality, our inner quest.
His work, and this concert at Rock en Seine in particular, constitutes an art that I find so mature, so deep, and so energetic. Contrary to what I read in the press about his performance, I detect something eminently positive, lucid, and full of hope. I retain nothing of the chaos and darkness described in the consulted articles.
Nick Cave m’accompagne depuis longtemps, tant en tant que musicien que comme penseur. Joanne m’a offert le livre audio que j’écoute et « dévore » pendant mes marches. Oui, quand je me prends en main pour ma santé, je fais des marches actives autour d’un étang dans un village voisin. Je mets mon casque et écoute Nick Cave dans cette discussion avec Sean O’Hagan : Faith, Hope and Carnage. Ce dialogue, issu du livre en anglais que je n’arrivais pas à lire par manque de concentration, est un cadeau précieux de Joanne. Dans mes déplacements, j’écoute ses paroles et me nourris de ses pensées liées à son histoire. Ces aveux de « faiblesses » et de forces, ces expériences de vie. Je suis parfois troublé quand il évoque la foi, mais je comprends ce qu’il veut dire et c’est là que réside la richesse. Il peut remettre en cause mes croyances parfois limitantes et bousculer certaines de mes certitudes. C’est ça qui est puissant : quitter son point de vue qui pourrait parfois paralyser notre pensée.
Oui, cette spiritualité m’interroge aujourd’hui. C’est un sujet lié à la fois à mon expérience de vie et aux morts, ces pertes qui ont jalonné mon histoire, ces disparus qui habitent nos vies.
C’est également enrichissant d’écouter ce groupe en lien avec la période actuelle, si obscure, marquée par une déchéance humaine, fasciste et environnementale… C’est si anxiogène qu’il faut évidemment trouver une solution, collective mais aussi personnelle, pour évoluer et réagir.
Comment garder la foi en l’humanité et en nous-mêmes… et j’ai envie d’ajouter, surtout quand on est parent ?
Nick Cave has accompanied me for a long time, both as a musician and as a thinker. Joanne gave me the audiobook that I listen to and “devour” during my walks. Yes, when I take care of my health, I do active walks around a pond in a nearby village. I put on my headphones and listen to Nick Cave in this discussion with Sean O’Hagan: Faith, Hope and Carnage. This dialogue, taken from the book in English that I couldn’t read due to lack of concentration, is a precious gift from Joanne. In my travels, I listen to his words and nourish myself with his thoughts linked to his history. These confessions of “weaknesses” and strengths, these life experiences. I am sometimes troubled when he evokes faith, but I understand what he means and that is where the richness lies. He can challenge my sometimes limiting beliefs and shake up certain certainties. That is what is powerful: leaving one’s point of view which could sometimes paralyze our thinking.
Yes, this spirituality questions me today. It is a subject linked both to my life experience and to deaths, those losses that have marked my history, those departed ones who inhabit our lives.
It is also enriching to listen to this group in connection with the current period, so obscure, marked by a human, fascist, and environmental decay… It is so anxiety-provoking that one must obviously find a solution, collective but also personal, to evolve and react.
How to keep faith in humanity and in ourselves… and I want to add, especially when one is a parent?
Alors, loin du refuge, on recherche du sens. On cherche la lumière. On guette un guide profond qui puisse s’emparer de notre être, un guide existant en dehors des distractions, qui nous interroge et donne du sens à tout cela.
En sortant du concert, l’autre soir, je me dirigeais vers le métro parisien dans la foule immense. Je pensais à ce qui venait de se passer, en écho avec mon travail artistique. Cela m’a ouvert des portes, me proposant définitivement de suivre ma lumière.
Peut-être que Nick Cave est un guide. Il l’a été en tout cas ce soir-là ; il a été mon guide, un déclencheur, un passeur. C’est un artiste engagé qui nous oblige, dans la magie et la beauté de son art.
La création, la créativité, est dans l’absolu un guide. La nature elle-même, le temps suspendu et le silence sont des ressources. J’écris ces lignes dans le train, de retour de Paris, et je sens combien je suis heureux de revenir chez moi, à la campagne. S’émerveiller est aussi une idée à ne pas négliger dans nos vies. Regarder et voir vraiment. Dans notre jardin, il y a des roses rouges et blanches parfois vives. Leurs couleurs éclatantes se flétrissent aussi et se dénudent. Le bouton tombe et une jeune pousse vient prendre le relais dans sa vivacité remarquable. Ce sont des leçons à écouter.
So, far from refuge, we search for meaning. We look for light. We watch for a profound guide who can take hold of our being, a guide existing outside distractions, who questions us and gives meaning to all this.
Leaving the concert the other night, I headed towards the Paris metro in the immense crowd. I thought about what had just happened, echoing my artistic work. It opened doors for me, definitively proposing that I follow my light.
Perhaps Nick Cave is a guide. He was, in any case, that evening; he was my guide, a trigger, a passer. He is an engaged artist who compels us, in the magic and beauty of his art.
Creation, creativity, is absolutely a guide. Nature itself, suspended time, and silence are resources. I write these lines on the train, returning from Paris, and I feel how happy I am to return home, to the countryside. To marvel is also an idea not to be neglected in our lives. To look and truly see. In our garden, there are red and white roses, sometimes vivid. Their dazzling colors also wither and become bare. The bud falls and a young shoot comes to take over with its remarkable vivacity. These are lessons to listen to.

Alors, où en suis-je dans cette spiritualité ? Dans ma jeunesse, j’ai fréquenté une école protestante en Angleterre, c’était en 1983. J’ai enchaîné avec de longues années d’internat en France dans une école catholique. Mes parents ont toujours été athées, je ne suis pas baptisé, mais mon père, britannique, voyait l’internat différemment. Il avait eu une autre expérience enfantin avec ces institutions. Bref, mes parents travaillaient et n’avaient pas le temps de venir nous chercher, mon frère et moi, tous les jours. C’était la seule école capable de nous accueillir. J’ai donc été confronté à l’enseignement religieux et j’ai clairement vécu cette expérience comme une souffrance. Trop éloigné de ma mère artiste, j’étais perdu ; les messes et le système éducatif me remplissaient d’angoisses. J’ai développé un rejet de cet enseignement. Je ne comprenais pas cette sévérité, en réel paradoxe avec cette Bible dont j’avais des interrogations. Il y avait de l’injustice et un leitmotiv récurrent de sujets liés à la culpabilité, loin de tout épanouissement individuel. Les règles n’étaient pas justes.
C’est en première, dans un lycée public, dans une section artistique, que je me suis trouvé… J’y ai découvert le cinéma d’auteur avec un prof de philo passionnant, et j’y ai rencontré The Cure et mon premier amour.
Pourquoi je raconte tout cela ?
So, where am I in this spirituality? In my youth, I attended a Protestant school in England; it was in 1983. I followed this with long years of boarding school in France in a Catholic school. My parents have always been atheists; I am not baptized, but my father, British, saw boarding school differently. He had had another childhood experience with these institutions. In short, my parents worked and didn’t have time to pick us up, my brother and me, every day. It was the only school able to welcome us. I was therefore confronted with religious teaching and I clearly lived this experience as suffering. Too far from my artist mother, I was lost; the masses and the educational system filled me with anxieties. I developed a rejection of this teaching. I did not understand this severity, in real paradox with this Bible of which I had tests. There was injustice and a recurring leitmotif of subjects linked to guilt, far from any individual fulfillment. The rules were not fair.
It was in the first year of high school (première), in a public high school, in an artistic section, that I found myself… I discovered auteur cinema there with a passionate philosophy teacher, and I met The Cure and my first love.
Why do I tell all this?
Parce qu’il y a une évidence : la spiritualité n’est finalement pas liée à la religion, de mon point de vue, et c’est ce qui pouvait me rendre confus. C’est au-delà. J’ai cru longtemps que c’était lié, et comprendre ceci ouvre tellement de portes. Dans l’acte même de créer, cette part spirituelle semble avoir un sens particulier car c’est lié à une démarche personnelle, à une forme de lâcher-prise. Il n’y a pas de règles et j’ai toujours été intimement convaincu que mes intuitions étaient justes. La non-préméditation, mais l’ancrage. L’ancrage abstrait avec ses pensées pour créer et la veille de la non-rationalité. Cela ne veut pas dire que c’est un bazar sans repères, mais l’attention doit se porter ailleurs, prendre de la distance et ressentir. C’est encore difficile à expliquer, mais le mystique est un processus, je pense, indéfinissable. Lors de mon expérience scolaire, dans ces institutions, mon rapport avec la foi a paradoxalement été bel et bien distant. C’est ailleurs qu’elle se trouve.
Because there is an obvious fact: spirituality is ultimately not linked to religion, from my point of view, and this is what could confuse me. It is beyond. I long believed they were linked, and understanding this opens so many doors. In the very act of creating, this spiritual part seems to have a particular meaning because it is linked to a personal approach, a form of letting go. There are no rules and I have always been intimately convinced that my intuitions were right. Non-premeditation, but grounding. Abstract grounding with one’s thoughts to create and the vigil of non-rationality. This does not mean it is a mess without landmarks, but attention must be directed elsewhere, taking distance and feeling. It is still difficult to explain, but the mystical is a process, I think, indefinable. During my school experience, in these institutions, my relationship with faith was paradoxically indeed distant. It is elsewhere that it is found.

Un chemin déroutant
Le concert de Nick Cave, le 29 août 2026 à Rock en Seine, était le dernier d’une longue tournée. Je n’ai pas pu prendre beaucoup de photos, trop capté par cette performance. C’est étrange car je suis un capteur d’images, mais être dans ce concert-là ne pouvait se faire sans téléphone. Beaucoup de spectateurs « vivaient » ce live à travers leurs écrans. Ils mettaient une interface, une barrière entre eux et la musique. C’était une erreur, je pense, surtout qu’on ne regarde que très rarement ce qu’on a filmé avec son téléphone. Mais je peux comprendre leur besoin : enregistrer pour dire « j’y étais », avoir un témoignage de cette fusion. Pour ma part, je danse peu en général, mais avec des artistes comme lui, Robert Smith (dont le concert était d’ailleurs aussi sublime à Rock en Seine), ou encore Sonic Youth, mon corps s’anime. Je suis pris, comme envoûté par toute cette énergie créative, c’est incontrôlable.
Mais au-delà de cette expérience physique, ce concert restera un moment important dans ma vie. C’est ça, l’art. Il nous bouleverse, nous élève, nous remet sur des rails parfois trop tracés. Notre vie a besoin d’être bousculée afin de retrouver un bon équilibre. Un équilibre de déséquilibre, un qui est juste, qui nous correspond vraiment, sans artifices qui, si l’on est inattentif, nous collent définitivement à la peau.
Dans un concert de Nick Cave, il y a toujours un avant et un après.
A Bewildering Path
Nick Cave’s concert, on August 29, 2026, at Rock en Seine, was the last of a long tour. I couldn’t take many photos, too captivated by this performance. It is strange because I am an image catcher, but being in this concert could not be done without a phone. Many spectators “lived” this live through their screens. They put an interface, a barrier between them and the music. It was a mistake, I think, especially since one rarely watches what one has filmed with one’s phone. But I can understand their need: to record to say “I was there”, to have a testimony of this fusion. For my part, I rarely dance in general, but with artists like him, Robert Smith (whose concert was also sublime at Rock en Seine), or even Sonic Youth, my body comes alive. I am taken, as if bewitched by all this creative energy; it is uncontrollable.
But beyond this physical experience, this concert will remain an important moment in my life. That is what art is. It upheaves us, elevates us, puts us back on tracks sometimes too traced. Our life needs to be shaken up in order to find a good balance. A balance of imbalance, one that is just, which truly corresponds to us, without artifices which, if one is inattentive, stick definitively to our skin.
In a Nick Cave concert, there is always a before and an after.